EXTRAITS DU TOME 2

Trois extraits du tome 2 : "Tiahuanaco"

 

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© Célia Ibanez 2009. Tous droits réservés.

 

EXTRAIT 1

 

         Derrière la lunette de visée de son Mannlicher-Carcanno neuf millimètres à culasse mobile — le même modèle utilisé par les trois tireurs embusqués du 22 novembre 1963 à Dallas — Eduardo Peireira Sanchez regarda droit devant lui. Son visage bistre et anguleux, luisant de concentration, paraissait encore plus étroit qu’à l’accoutumée. Il braqua lentement son arme en direction de Myriam. Son sourire s’élargit.

- Esta vez te atrapé, hijo de puto ! Os voy a matar a todos! marmonna-t-il en appuyant de nouveau sur la détente.

Après le cuisant échec de Coroico et la manière dont Wojtek avait contrarié leurs plans alors qu’ils étaient à deux doigts de récupérer le médaillon, Eduardo et ses hommes n’avaient qu’une seule idée en tête : se venger. Le tueur à gages recruté par le 88 n’avait non seulement aucun remord à abattre un homme de sang froid, mais de surcroît, il éprouvait toujours une certaine jouissance en appuyant sur la détente. En voyant Eliel tomber à terre, puis Myriam, il savoura pleinement cet instant de grâce, puis reprit sa cigarette et releva la tête vers la rouquine qui donnait les ordres : 

- Et maintenant ?

- Feu à volonté ! répondit Jade sur un ton monocorde.

Aplati derrière une colonne maya — dont l’histoire l’intéressait aussi peu que le sort des petits africains — Eduardo sentait contre ses vêtements l’humidité de la végétation, constituée de quelques rares et parsemées touffes d’ichu, caractéristique de la triste et monotone puna. Le froid lui mordait le visage.
Après un court échange de regards avec ses deux acolytes, eux-aussi armés et camouflés à quelques mètres derrière lui, sur le flanc ouest du temple de Kalasasaya, il réarma son fusil, contrôla sa respiration, visa, et tira.

 

EXTRAIT 2

 

Stanley avait toujours su que les notions d’espace et de temps n’avaient pas de réalité objective car ils n’étaient qu’une projection du multivers. Seul l’Esprit existait. C’est pourquoi, conscients de cet état de fait, les Fils de Rê avaient autrefois  transmis à une poignée d’individus sur Terre le secret qui permettait de diriger et contrôler les masses en maintenant cette illusion qu’il existait une structure.
La Confrérie du Serpent — c’était leur nom, en raison de leur allégeance à la race reptilienne des Annunakis — avait appris, grâce au contrôle mental, à manipuler un particulier, une tribu, une ville, un pays, un continent et même une planète. Rien n’était plus facile qu’enfermer un esprit humain dans la pyramide virtuelle qu’ils construisaient jour après jour, et dont les hommes, le bétail, comme ils l’appelaient férocement, constituaient la base.
Le développement des multimédias avait accéléré le processus. Aujourd’hui encore, moins de trois pour cent des occidentaux lisaient des livres, moins de quinze pour cent d’entre eux lisaient les journaux. Et bien souvent, la seule vérité que le bétail connaissait était celle qui sortait du tube cathodique. En ce moment même, il y avait une génération entière de gens qui n’avait jamais rien vu d’autre que ce qui passait par la télévision.
Le contrôle absolu résidait dans l’illusion de démocratie, dans l’illusion de liberté, l’illusion qu’il existait du temps et de l’espace là où il n’y avait que de l’Esprit. C’est pour cette raison que l’on avait établi des normes : pour quadriller l’homme, le maintenir dans l’idée que la réalité était extérieure à lui, et que, par conséquent, il ne pouvait créer la sienne que dans le cadre bien délimité, segmenté de la pyramide.
C’était eux, les Illuminatis — la forme moderne de la Confrérie du Serpent — qui avaient défini selon leurs règles ce qu’était le Bien et le Mal ; c’était eux qui avaient distingué le possible de l’impossible, l’aliéné du sage, la femme respectable de la traînée. Et, avec une docilité déconcertante, de manière étonnement facile, les hommes s’étaient pliés à ces règles sans sourciller.

 

EXTRAIT 3

 

- Wojtek ! s’exclama-t-elle en fixant son ennemi droit dans les yeux. Tu fais moins le fier, à présent !

Sous ses paupières violacées, à moitié refermées sur ses yeux injectés de sang, Wojtek lui jeta un regard plein de haine. Il était livide et sa respiration difficile. Ses poumons sifflaient à chaque inspiration.

- On dirait que le coyote a été domestiqué… lança Jade en s’approchant pour l’examiner de plus près.

Il ouvrit la bouche et un gargouillis horrible sortit de sa gorge. Elle comprit qu’on lui avait arraché la langue.
Enchaîné, pieds et poings liés, il était vêtu d’un short lacéré et d’un tee-shirt souillés de sang. Son corps était couvert d’ecchymoses, et son visage, gonflé d’œdèmes et brûlé par endroits, était à présent informe. Jade remarqua que ses deux oreilles avaient également été coupées.

- Oui, répéta Setesh, dont le visage apparut plus froid et plus terrifiant que jamais. Le coyote n’a plus aucun terrier où s’enfuir…

Sur ce, il lui envoya un énorme coup de pied dans les reins, et Wojtek s’effondra, à plat ventre. Ses poignets, ses chevilles et ses épaules, visiblement luxées, avaient l’air très abîmés à force d’avoir été suspendus en l’air — l’une des tortures les plus efficaces. Jade remarqua qu’il manquait des doigts à ses mains, et sur ceux qui avaient été épargnés quoique cassés, les ongles avaient été arrachés.
Setesh souleva Wojtek par ses liens avant de le laisser tomber, une fois, deux fois, dix fois : un brise-reins. Jade éclata de rire, imité par Lilith. Le puissant soldat du 151 n’était plus que l’ombre de lui-même, et pour les deux femelles Annunakies, la situation était on ne peut plus jouissive.

- Et lui ? questionna Jade en se tournant vers celui qui se tenait à la droite de Setesh. Pourquoi l’as-tu amené ?

Il y avait un léger ton de reproche dans sa voix, et Setesh la remit aigrement à sa place :

- J’amène qui je veux quand je l’ai décidé, rétorqua-t-il d’une voix âpre.

Jade détestait être rabrouée de la sorte, en particulier devant Lilith. Son sentiment de triomphe s’évapora d’un seul coup. Furieuse mais diplomate, elle baissa la tête en signe de soumission.

- Si Eliel est avec nous ce soir, commença Setesh, c’est pour nous prouver sa loyauté.

- Sa loyauté ? reprit Lilith d’un air blasé. Comment peux-tu croire qu’il ait rejoint notre armée aussi facilement ?

- Eh bien, répondit Setesh, parce qu’il me l’a affirmé. N’est-ce pas, Eliel ?

Eliel hocha la tête silencieusement. Dans ses yeux, Jade pouvait lire un mélange d’effroi et de contrôle. Agron transpirait la peur par tous les pores de sa peau. Il était évident qu’il jouait un rôle, et Setesh était loin d’être aussi naïf. Elle en déduisit que le Maître devait avoir une idée en tête.

- Wsjr ! commanda Setesh en se tournant vers son frère, le deuxième personnage qui l’accompagnait. Peux-tu me donner le fighk ?

Wsjr s’approcha dans la semi-obscurité. Sa taille imposante, plus de deux mètres vingt, lui donnait l’air d’un géant à côté d’Eliel.  Il plongea la main dans sa veste et en retira l’arme que réclamait son frère, puis la lui tendit solennellement.
Dans l’esprit de Jade, le plan machiavélique de Setesh prenait forme, et un fin sourire commença à étirer ses lèvres.

- A présent, fit Setesh s’adressant à Eliel, je vais te donner l’occasion de nous montrer quel camp tu as choisi.

Il marqua un moment de silence. Au loin, un drôle de cri retentit, qui ressemblait davantage au chant d’une baleine qu’au gazouillis d’un oiseau. A proximité pourtant, sur Ken Thompson Parkway, se trouvait le parc à thème de la réserve ornithologique. Il occupait près d'un hectare de front de mer et beaucoup d'oiseaux originaires de Floride ainsi que des oiseaux migrateurs du continent américain s’y ébrouaient.
Setesh tendit l’arme à Eliel, qui s’en saisit lentement.

- Tu sais te servir d’un fighk, n’est-ce pas Eliel ?

- Oui, fit Eliel en ouvrant à peine la bouche.

Péniblement, Wojtek bascula sur le dos en gémissant. Ses yeux tuméfiés se fixèrent sur Setesh, puis sur Eliel. Jade se demanda comment, à ce stade, ce corps que l’on avait si cruellement torturé parvenait encore à se mouvoir. Wojtek lui faisait l’effet d’un ver de terre qu’on vient de couper en deux, et dont les deux parties continuent de se tortiller dans les minutes qui suivent l’amputation.

- Wsjr, commença Setesh, peux-tu expliquer à Eliel pourquoi nous sommes là ?

- Wojtek nous a terriblement déçus, répondit aussitôt Wsjr d’une voix grave. Il était un passeur, et nous l’avons accepté dans notre camp car il se disait fidèle et prêt à combattre au nom du peuple des Fils de Rê. Cependant, reprit-il sur un ton plus dur, il nous a trahis en continuant de servir secrètement la cause des Fils d’Adonaï. 

- Parfaitement, approuva Setesh. (Puis il pivota à nouveau vers Eliel.) Et sais-tu quel sort est réservé aux traîtres de son espèce ?

Eliel fit non de la tête. Wsjr tourna vers lui ses yeux verts, incroyablement perçants et magnétiques.

- Nous les tuons, expliqua-t-il d’un ton détaché.

- Plus exactement, précisa Setesh, nous élimons les traîtres du cycle des réincarnations pour des siècles et des siècles. Et ce, grâce à l’arme que tu tiens entre tes mains.

Jade et Lilith, qui comprenaient parfaitement où Setesh voulait en venir, échangèrent un regard complice. Leur excitation atteignait son comble.

- Vois-tu, l’équation est simple : Wojtek nous a trompés, et toi, tu as accepté ma proposition…

L’air était humide et chaud. Une légère brise vint effleurer leurs visages, et Setesh ferma les yeux, goûtant cet instant où l’étendue de son pouvoir s’affirmait plus que jamais.

- Eliel, fit-il sentencieusement.  A toi l’honneur. Tue-le !  

 

 

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